L’autre, c’est moi

Écrits

Tu sais, je dois t’avouer quelque chose. Depuis quelque temps je n’arrive pas à m’endormir. Tout les soirs, nuit après nuit, me reviennent les images de mon enfance. Le jour, où à table, mes parents me parlent d’eux, me disent de faire attention, qu’ils ne sont pas comme nous.
Un autre jour encore je me souviens de ma grand-mère me tirant par le bras, me rapprochant d’elle comme pour me protéger de ces passants que je ne connaissais pas. Sans dire un mot elle avait inscrit en moi une certaine peur que je ne comprenais pas.
Je te dis tout cela parce que j’ai un peu honte de ne pas pouvoir m’échapper de mon enfance, d’être prisonnier de sentiments inavouables.
J’aimerais que tu me comprennes et que tu m’aides à dépasser ces émotions qui n’ont pas de sens.
J’aimerais que tu m’aides à grandir. Ai-je vraiment à m’inquiéter d’eux ? Comme si leur vie n’était pas assez compliquée pour qu’en plus ils prennent le temps de nous faire du mal. Ils doivent avoir tellement de choses à penser à la fois. Où vais-je bien pouvoir dormir ce soir ? Est-ce qu’on me laissera mendier aujourd’hui, ou l’on me mettra encore des contraventions qu’on soustraira à mon RSA ? Qu’est-ce que je vais bien pouvoir manger ? Aurai-je la force de vivre une journée de plus ? Mes parents et ma grand-mère ont tort. On n’a pas à avoir peur d’eux. Est-ce que quelqu’un leur dit bonjour ? Parfois, j’en vois quelques-uns faire la manche. Personne n’a l’air de les remarquer. Je pourrais être l’un d’eux et toi, toi tu pourrais être l’un d’eux ! J’aimerais les connaître. Peut-être alors, je me ferais une idée. Tu crois qu’ils ont fait des études ? Qu’ils ont choisi cette vie de bohème? Comment aller les voir, je ne les connais pas ? Peut-être qu’ils ne parlent pas ma langue. Peut-être que l’un d’entre eux a bu. Peut-être va-t-il m’agresser ! La semaine dernière, j’en ai vu un près de la place. Les gens dans le bus étaient serrés les uns aux autres. Tout le monde s’ignorait. Le visage blanchâtre, l’air ailleurs, ils avaient tous la même tête. Ça me faisait penser aux animaux, comprimés eux aussi, qu’on emmène à l’abattoir. A travers la vitre du véhicule, je le vis. Il se tenait là, assis par terre à mendier. Pendant un temps il m’observe. Gêné, je n’ose pas le regarder. Le bus redémarre. Je suis crispé, j’ai la chair de poule. Je me sens coupable. Peut-être aurais-je dû lui donner une pièce, un sandwich, quelque chose qui aurait pu l’aider. Trop tard. Le bus était parti. Est-ce que ça t’arrive d’aller leur parler, toi ? J’ai honte de t’avouer tout cela. Mais la peur m’envahit à chaque pas vers l’inconnu et j’ai besoin de surmonter ces images d’enfance. Il faut que j’évolue et que j’arrête de me comporter comme un enfant ingénu. Je me tourne vers toi car je ne vois pas à qui d’autre je pourrais me confier.

Plus petit, j’ai essayé d’en parler à ma mère.
– Il y a encore ce satané clochard devant chez nous. S’il continue à traîner dans le coin, je vais le faire déguerpir à coup de balais.
– Maman, pourquoi tu ne laisses pas ce pauvre monsieur tranquille ?
– Il est dangereux comme tous ceux de son espèce, tu ne dois pas t’en approcher.
– Pourquoi ?
– Ce sont tous des ivrognes, incapables de se trouver un travail. Ton père, lui, a gardé le sien jusqu’à sa mort. Et son travail, il l’avait mérité.
– Et eux, non ?
– On a ce qu’on mérite.
Puis, elle changea de conversation.

Alors que je sors du tabac, je le vois. Toujours au même endroit. Toujours la même expression sur son visage sale. On dirait que le temps ne s’est jamais écoulé. Ses long cheveux châtains lui tombent sur le visage. Sa main abîmée est toujours tendue. Il fait la manche, regarde les gens passer. Il est invisible. Un fantôme, un rejeté, un oublié. Je m’approche doucement de lui, le pas hésitant comme un enfant à le rentrée des classes.

– Bonjour, je peux faire quelque chose pour vous ? J’ai des cigarettes si vous voulez bafouai-je.
– Je ne fume pas, merci.
– Voulez-vous quelque chose?
– Tu peux me tutoyer, on doit avoir le même âge, tu sais me dit-il en souriant.
Je rougis. En effet, sous ses cheveux crasseux et sa petite barbe se cache un jeune homme.
– Tu veux quelque chose ?
C’est lui qui hésite maintenant.
– J’avoue que je ne serai pas contre un petit sandwich…
– Je reviens.
Je vais dans le magasin un peu plus loin.
-Voilà pour toi ! m’exclamais-je en lui donnant le sandwich.
– Merci beaucoup. Tu es un ange tombé du ciel.
Il dévore le sandwich tomate salade oignon.
Je ne sais pas quoi répondre. Je suis gêné.
– Nul besoin d’être un ange pour aider son prochain, il suffit simplement d’être un peu conscient. Il faut que j’y aille. Je reviendrai, au revoir.

Alors que je m’éloigne, je tremble encore. Je l’ai fait ! Je lui ai parlé !

La nuit, je dors paisiblement. Je n’ai plus peur. Je n’ai qu’une envie, c’est de le revoir pour faire sa connaissance et le comprendre. Demain, je lui apporterai à manger.

Il fait chaud. Le soleil me tape sur le visage. L’air est étouffant. C’est pourtant l’hiver. Sur la place, se trouve une terrasse de café. Les gens boivent en plein milieu de l’après-midi. Je le vois. Toujours assis par terre, toujours la main tendue, toujours à faire la manche.

– Bonjour ! Je t’ai apporté un sandwich !
– Bonjour, merci, me répondit-il en baillant.
– Tu es fatigué ?
– « C’est la souffrance des ombres qui sont ici, qui peint sur mon visage cette pitié. »
– C’est beau, c’est de toi?
– Non, de Dante Alighieri.
Je suis surpris. Se pourrait-il bien finalement qu’un sans-abri soit cultivé ?

Cette après-midi-là, j’arrive plus tôt que d’habitude. A ma grande surprise, je le vois parler avec une petite fille. La fillette est vêtue d’une longue robe blanche. Sa peau rosée, ses grosses joues, ses longs cils, ses cheveux en fils d’or, ses yeux cyan et son grand sourire font d’elle un ange. Elle lui tend des sucreries et s’en va en courant. Il m’explique qu’elle vient souvent le voir après l’école. Elle s’appelle Gabrielle. Elle est éblouissante. C’est une petite messagère d’amour et de paix.
Quand je me réveille, il fait un froid glacial dans mon appartement. L’hiver est enfin arrivé. Il a dû passer toute la nuit dehors, dans le froid. Je prends une couverture, puis je fouille dans mon armoire afin de trouver des vêtements chauds pour lui. Je pense qu’il doit faire la même taille que moi. Je les lui amènerai cette après-midi.
Vient l’après-midi. Il est là, grelottant.
– Bonjour mon ami ! Je t’ai apporté une couverture, des vêtements et de quoi manger.
Il me regarde avec un grand sourire.
– Merci infiniment, merci. Je serais devenu un glaçon sans toi dit-il en rigolant. Hier soir il faisait froid et j’avais faim. J’ai vu un flic qui passait près de la place. Je me suis dit que c’était ma chance. Je me suis donc levé et j’ai commencé à marcher en zigzagant comme si j’avais bu. Le flic ne m’a pas vu, alors j’ai crié. Il s’est arrêté, les yeux rivés sur moi. J’ai recommencé à crier et il m’a arrêté. Je pensais pouvoir manger et dormir au chaud, mais manque de bol, arrivé au commissariat, le poulet m’a fait un alcootest. Sauf que je ne bois jamais. Voyant le résultat de l’engin, il a compris que j’avais fait semblant et m’a alors relâché.
– Tu parles d’une histoire ! C’est fou ça, ils auraient pu te garder quand même ! Mais pourquoi tu ne bois jamais ? Lui demandais-je avec étonnement.
– Mon père buvait. Il faisait partie de ces hommes qui deviennent fous lorsqu’ils abusent de l’alcool. C’était un machiste bourré de préjugés. Ma mère, elle, se contentait de se taire malgré qu’il nous frappait. Elle n’osait pas le quitter. Un jour, j’ai ramené mon ami à la maison et mon père nous a surpris dans la chambre.
Il se tut pendant un temps. Sous la masse de cheveux, ses yeux verts pétillaient.
– Je n’ai jamais plus revu ni ma mère, ni mon père depuis ce jour. Quant à mon ami, il ne m’a jamais reparlé. Il avait trop honte.
– Ton histoire est affreuse. T’es parti de chez tes parents à quel âge ?
– 17 ans, mais je ne me plains pas, il y a des situations bien pires.
Puis, il me raconta la vie dans la rue, comment une femme roumaine avec deux enfants à bas âge, un de 8 ans et l’autre qui n’a même pas encore un an se retrouvent dans une caravane. Son mari est en prison et elle doit s’occuper toute seule de ses enfants alors qu’elle n’a ni eau, ni chauffage, ni nourriture, aucune aide. Le plus âgé ne va même pas à l’école. Il m’expliqua comment le maire de la ville, voulant se débarrasser des sans-abris, jugés encombrant, coupa les points d’eau dans les rues. Il me rapporta les nouveaux bancs anti-S.D.F, inconfortables avec une barre au milieu pour qu’on ne s’allonge pas dessus. Les pics placés par-terre, devant les magasins, afin qu’on ne puisse s’asseoir.
Les gens sont des monstres.

Et si je le faisais venir chez moi ? Après tout, il n’est pas méchant, c’est même tout le contraire. Je pourrais l’aider à se reconstruire. Il faut que je lui laisse sa chance. Mais au fait, comment s’appelle-t-il ? C’est vrai ça, je n’ai jamais pensé à lui poser la question avant. Je vais le lui demander maintenant et comme ça, je lui dirai en même temps de venir chez moi ! Je cours jusqu’à l’endroit de d’habitude mais je n’y trouve personne. Une masse grouillante déambule sur la place. Les gens se bousculent pour arriver les premiers. Il y a des affiches collées sur les vitrines. Moins vingt pourcents. Moins cinquante pourcents. Un article acheté, un offert. C’est vrai, c’est les soldes, me dis-je. Je repars, cet endroit n’est pas fait pour moi.
Je suis plutôt déçu de ne pas avoir revu mon ami. Pourquoi n’était-il pas sur la place comme d’habitude ? Il a peut-être changé de rue ? De ville ? Peut-être qu’on l’a contraint de partir !
J’ai besoin de fumer. Je vais au tabac le plus proche, j’achète un paquet de cigarettes et le journal. Arrivé chez moi, je m’allonge sur le divan. Je plonge alors dans mes pensées. Pourquoi est-il parti sans me dire au revoir ? Je m’allume une cigarette. Tandis que la fumée s’échappe de ma petite tendresse de la journée, je me dis que je devrais penser à autre chose. J’attrape donc le journal. Dans un petit coin d’une page, je vois Un S.D.F écrasé par une voiture en sauvant la vie d’une petite fille. Mon souffle se coupe, je poursuis ma lecture. Hier après-midi, devant la place du centre-ville, un S.D.F a été retrouvé mort, écrasé après avoir secouru une petite fille qui sortait de son école primaire. Le conducteur, sous l’emprise de l’alcool n’a pas vu la fillette qui commençait à traverser le passage piéton. Selon les témoignages, le S.D.F aurait couru après la fille et l’aurait poussé hors de la route. Malheureusement, il n’aurait pas eu le temps de se dégager lui-même. Le chauffard a été arrêté par les forces de l’ordre. Quant au S.D.F, il se nommait Lucien Kamera, 28 ans. Mon cœur s’accélère.

C’est le soir, je ne peux rien manger. Lucien, Lucien Kamera. Ce nom me hante. Mort, mon ami est mort. Je vais me coucher le ventre vide. Je transpire. Des images me traversent l’esprit. Je revois ses yeux verts étincelants, encore pleins de vie. Je m’imagine, son teint terne, ses cheveux châtains et crasseux, sa barbe de trois jours, les valises sous ses yeux fatigués et son corps frêle. Lucien, Lucien Kamera, je connais ce nom. Ces yeux verts, je les ai déjà vus avant. Mais où ? Oui, j’en suis persuadé. Je le connais depuis bien longtemps. Il était dans ma classe en seconde ou en première, je ne sais plus. Il m’avait aidé à faire mon devoir de mathématique. Ce que je pouvais détester les mathématiques ! Je m’endors enfin.

Tu sais, depuis que j’ai revu Lucien, je peux enfin dormir la nuit. Je ne sais pas lequel des deux a vraiment aidé l’autre. Les images de mon enfance ne viennent plus me tourmenter. J’ai pardonné à mes parents leur ignorance. Je me sens revivre. J’aime à penser qu’avec Lucien, on ne s’est pas revu par hasard. Il m’a sorti de mon existence ennuyeuse et j’espère de mon côté, avoir mis un peu de lumière et de chaleur dans ses jours sombres. Aujourd’hui, je sais que n’importe qui peut finir à la rue. Je pourrais l’être, tu pourrais l’être, mais c’est tombé sur Lucien.

« Nul n’est à l’abri d’être sans-abri. »

Yaël Ciancilla

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